|
Des
souris et des hommes :
Apport des souris génétiquement modifiées
à la compréhension de la physiologie osseuse.
MH
Lafage Proust, EP-INSERM 6603, Saint-Etienne.
|
L'utilisation
de souris génétiquement modifiées a permis au cours
de ces dernières années de faire largement progresser la
compréhension des mécanismes cellulaires et moléculaires
de la biologie osseuse. Ainsi, la matrice osseuse n'est plus considérée
comme un simple support passif pour les cellules osseuses, mais comme
un agent important dans le contrôle du recrutement, de la prolifération,
et de la différenciation cellulaire. L'ostéocalcine est
une protéine non collagénique de l'os, synthétisée
par les ostéoblastes, dont une des caractéristiques principales
est son affinité pour l'hydroxyapatite du fait de la présence
d'acide gamma-carboxy-glutamique (Gla), mais dont le rôle exact
reste mal connu. En pratique courante, son taux sérique reflète
la formation ostéoblastique. En 1996, l'équipe de G Karsenty
a publié les résultats concernant le phénotype osseux
des souris chez qui le gène de l'ostéocalcine (Oc) a été
invalidé (knock-out : KO). De façon inattendue, le KO de
l'ostéocalcine conduit chez ces souris à une masse osseuse
plus importante avec une résistance mécanique accrue à
la fracture, comparées à celles des souris sauvages. L'étude
histomorphométrique a montré que les ostéoblastes
avaient une activité augmentée. La délétion
du gène d'une autre protéine, OF-45, récemment décrite,
exprimée par les ostéoblastes matures, entraîne, elle
aussi, un phénotype proche de celui du KO de l'ostéocalcine.
Par ailleurs, des modèles de souris ont permis de découvrir
le rôle fondamental des facteurs de transcription tels que Cbfa1,
c-fos ou c-src dans la différenciation respective des ostéoblastes
à partir de cellules progénitrices de la moelle osseuse.
L'équipe de G. Karsenty a montré que les transcripts du
gène Cbfa1 (ou runx2), étaient exprimés à
12.5 jours de vie fœtale dans les noyaux de condensation des cellules
mésenchymateuses à partir desquels se développent
les éléments du squelette. Cbfa1 est un facteur de transcription
qui contrôle l'expression de l'ostéocalcine, gène
hautement spécifique de l'ostéoblaste. De plus, la transfection
de Cbfa1 dans des cellules non osseuses induit l'expression de protéines
ostéoblastiques. Dans le même temps, deux autres équipes
publièrent le KO de Cbfa1. Leurs résultats ont confirmé
de manière très démonstrative le rôle majeur
de Cbfa1 dans la différenciation ostéoblastique. En effet,
les souris Cbfa1-/- ont un squelette purement cartilagineux sans aucun
foyer d'ossification et meurent à la naissance des difficultés
respiratoires que cela entraîne. Il a également été
montré que les souris Cbfa1 -/- présentaient des anomalies
dans la différentiation chondrocytaire avec un blocage du développement
des chondrocytes hypertrophiques, ce qui pourrait donc contribuer également
à l'absence d'ossification enchondrale chez ces souris mutantes.
Un autre facteur de transcription, appelé ostérix, a été
montré comme étant lui aussi indispensable à la différenciation
de l'ostéoblaste dans le squelette. Il est situé en aval
de cbfa1. Le rôle de cbfa-1 ne se cantonne pas au développement.
A l'âge adulte, l'expression d'un facteur cbfa1 inactif par les
ostéoblastes matures diminue la masse osseuse en déprimant
l'activité ostéoblastique. En revanche, la sur-expression
de cbfa1 dans des ostéoblastes induit une perte osseuse et des
fractures.
L'importance d'une autre voie de transmission du signal dans la biologie
osseuse vient d'être mise à jour. Différentes mutations
décrites chez l'homme d'un co-récepteur appelé LRP5,
entraînent soit une masse osseuse élevée par augmentation
de la formation osseuse, soit une ostéoporose associée à
une cécité. Ce co-récepteur participe à la
voie de signalisation du système Wnt qui agit comme un interrupteur
de la différenciation cellulaire. Des souris transgéniques
sur-exprimant la mutation activatrice du co-récepteur LRP5 ont
une masse osseuse deux fois supérieure à celle des souris
sauvages. Les ostéoblastes de ces souris transgéniques présentent
une apoptose (mort cellulaire programmée) moins fréquente
que les souris sauvages.
Les ostéoclastes se différencient à partir de précurseurs
hématopoïétiques de la lignée macrophage-monocyte
et acquièrent la capacité unique de résorber la matrice
calcifiée de l'os et un grand nombre de facteurs de croissance,
de cytokines, et d'hormones modulent le développement et l'activité
de ces cellules. Nombre d'altérations génétiques
induites chez des souris conduisent à une ostéopétrose
secondaire à un effondrement de la résorption osseuse dépendant
d'un défaut de développement et/ou d'activité des
ostéoclastes. Des travaux récents ont enfin permis de mettre
en évidence la voie principale de communication entre ostéoblastes
et ostéoclastes, avec pour médiateurs l'ostéoprotégérine
ainsi que RANK (pour Receptor Activating NFkB) et son ligand RANKL dont
l'équilibre détermine la différenciation et l'activité
des ostéoclastes. L'ostéoprotégérine (OPG)
ou osteoclast inhibiting factor (OCIF) est une glycoprotéine membre
de la superfamille des récepteurs du TNF produite en particulier
par les ostéoblastes. A l'inverse des autres membres de cette famille,
OPG ne possède pas de domaine transmembranaire et agit donc comme
un récepteur soluble dans le milieu extracellulaire. In vivo, Simonet
et coll. ont montré que des souris transgéniques surexprimant
OPG développaient une ostéopétrose s'accompagnant
d'une diminution des ostéoclastes différenciés. Les
mêmes effets étaient observés chez des souris normales
après administration parentérale d'OPG recombinante. A l'opposé,
les souris KO pour OPG développent une ostéoporose sévère
à la fois corticale et trabéculaire accompagnée d'une
incidence élevée de fractures. De manière unique
parmi les facteurs impliqués dans la régulation du métabolisme
osseux, les seules modifications géniques de l'expression d'OPG
conduisent dans un sens à une ostéopétrose, et dans
le sens inverse à une ostéoporose. Poursuivant la dissection
des voies de discussion ostéoblastes-ostéoclastes, les deux
mêmes équipes, et dans le même ordre chronologique,
ont identifié le ligand d'OPG, RANKL ou osteoclast differentiating
factor (ODF). Spécifiquement reconnue par OPG, qui joue un rôle
dans la croissance des lymphocytes T et l'activité des cellules
dendritiques. RANKL, porté par les cellules stromales ou préostéoblastiques,
se lie électivement sur des cellules progénitrices hématopoïétiques
déjà engagées dans la différentiation ostéoclastique
sous l'influence de M-CSF. Pour la première fois, l'association
de M-CSF et de RANKL est apparue nécessaire et suffisante pour
obtenir des ostéoclastes matures in vitro, en l'absence de co-culture
avec des ostéoblastes ou des cellules stromales jusque là
indispensables. De plus, RANKL stimule in vitro l'activité de résorption
d'ostéoclastes matures, alors que OPG est capable de l'inhiber
directement. Les stimulateurs de la résorption osseuse (1,25OH2D3,
PTH, prostaglandines, IL6) ont montré leur capacité à
stimuler la transcription de RANKL. Plus précisément, c'est
le ratio entre le niveau d'expression de RANKL et de son récepteur
" piège " OPG qui semble contrôler la résorption
ostéoclastique au niveau tissulaire. Enfin, le récepteur
membranaire de RANKL, RANK, pour Receptor Activating NF-kB1, a été
isolé sur les cellules pré-ostéoclastiques expliquant
a posteriori la nécessité du contact cellule-cellule pour
le développement d'ostéoclastes in vitro en présence
d'ostéoblastes. Les souris KO pour RANK ou RANKL présentent
une ostéopétrose sévère par absence d'ostéoclastes
différenciés. Le KO des molécules impliquées
dans la transmission du signal du récepteur RANK, comme NFkB ou
TRAF6, entraîne, elle aussi, une ostéopétrose par
absence d'ostéoclastes.
Ainsi, pendant ces dernières années les manipulations géniques
de souris ont permis d'améliorer de façon considérable
nos connaissances sur la physiologie osseuse. La possibilité de
réaliser maintenant une manipulation des gènes inductibles
à la demande et de façon tissu spécifique permet
d'apporter de nouvelles données.
retour
programme 16ème journée
|