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Alcool
et os : bon ou mauvais ?
Gérard Chalès
Service de Rhumatologie, Hôpital Sud, CHU de Rennes
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L'éthylisme
chronique entraîne des anomalies cliniques, biologiques et physiologiques
secondaires aux effets toxiques de l'éthanol sur le foie, le muscle,
le cœur, le système nerveux et le tissu osseux. Depuis quelques
années, diverses études épidémiologiques publiées
et largement commentées, ont semblé montrer un effet bénéfique
pour la santé d'une consommation modérée d'alcool
[1]. Que sait-on réellement de ces effets positifs sur la santé,
et en particulier sur le tissu osseux ? [2].
1
- Risques osseux de l'alcool
Etudes animales
Les études sur des modèles animaux ont suggéré
que la consommation chronique d'alcool inhibe la croissance osseuse des
os longs, diminue la densité minérale osseuse (DMO), la
formation de l'os trabéculaire, et la résistance de la corticale
osseuse ; la prolifération ostéoblastique et l'expression
des gènes des protéines collagénique et non collagénique
sont réduites [3]. La diminution de la DMO porte à la fois
sur l'os cortical et trabéculaire [4]. La diminution de l'ostéoformation
résulte d'un effet direct, antiprolifératif de l'éthanol
sur l'ostéoblaste, peut-être en altérant la synthèse
des polyamines de l'ostéoblaste [5]. Chez la souris, l'ingestion
chronique d'alcool augmente l'ostéoclastogénèse et
la perte osseuse, via l'IL-6 ; à l'inverse, la délétion
du gène de l'IL-6 la protège de la perte osseuse induite
par l'alcool [6]. In vitro, on a observé que l'éthanol et
l'acétaldéhyde avaient une influence directe négative
sur la formation des cellules pluripotentes fibroblastiques (CFU-F) de
la moelle osseuse murine et humaine [7].
Etudes épidémiologiques
L'abus d'alcool est fréquemment associé à des fractures
axiales et périphériques chez l'homme, selon les études
épidémiologiques et cas-témoins colligées
par Laitinen et Vâlimâki [8] de 1970 à 1991; 25 % des
hommes et 4 % des femmes admis à l'hôpital pour une fracture
des membres inférieurs étaient éthyliques [9]. Les
fractures étaient quatre fois plus fréquentes dans une série
de 107 alcooliques chroniques comparés à des témoins
appariés en âge [10]. L'abus d'alcool favorise aussi les
accidents et les chutes de 17 à 77 % ; plusieurs études
de cohortes et transversales ont montré une association entre alcool
et traumatismes, fracturaires ou non, chez la femme ; cependant, le risque
de traumatisme peut être élevé pour une consommation
d'alcool moins importante chez la femme que chez l'homme [11].
La prévalence de l'ostéoporose fracturaire chez les alcooliques
est mal connue; l'éthylisme est un facteur étiologique reconnu
dans 17 à 36 % des cas d'ostéoporose masculine rapportés
[12].
On a déterminé une dose seuil d'alcool (168 g/semaine pour
les femmes, 236 g/semaine pour les hommes) au-dessus de laquelle on a
observé, dans une cohorte prospective de 31 785 sujets, un lien
avec la fracture du col du fémur [13].
Masse
osseuse et remodelage osseux
Des travaux ont rapporté une diminution de la masse osseuse chez
les hommes alcooliques [14, 15]. Les données histomorphométriques
chez l'alcoolique non cirrhotique montrent une diminution de l'ostéoformation
[14, 16], corrélée à une baisse d'un marqueur biochimique
de formation, l'ostéocalcine [17, 18] et moins fréquemment
à une diminution de la résorption [17]. Les données
histologiques et biochimiques sur la résorption sont plus contradictoires
: elle peut être normale [16], diminuée [14] ou augmentée
[15,19]. Certains travaux ont mis en évidence une association entre
l'abus d'alcool et une balance cellulaire osseuse négative [18]
ou une résorption osseuse progressive [20].
Pathogénie
L'ostéopathie alcoolique est due à une inhibition du remodelage
osseux indépendant des hormones calciotropes [21]. Il peut s'agir
d'un effet toxique direct de l'excès d'alcool sur les ostéoblastes
[22]. L'abus d'alcool diminuerait la fréquence d'activation et
entraînerait une balance cellulaire osseuse négative [23].
2
- Bénéfices osseux de l'alcool
Etudes
animales
Certaines études sur des modèles animaux ont suggéré
que la consommation chronique d'alcool entraînent une augmentation
du diamètre diaphysaire de l'os, n'influence pas, voire diminue
la perte osseuse induite par l'ovariectomie chez la ratte adulte [24].
Etudes
épidémiologiques
Dans l'European Vertebral Osteoporosis Study [25], il n'y avait pas de
relation démontrable entre la fréquence de la prise d'alcool
et le risque de déformation vertébrale chez l'homme ou la
femme ; la consommation régulière d'alcool était
même associée à une réduction du risque fracturaire
(RR = 0,65) chez la femme de plus de 65 ans. Il n'existait pas de relation
entre la consommation d'alcool et la fracture du col du fémur chez
l'homme dans l'étude MEDOS [26].
Masse
osseuse
Une étude n'a pas montré de différence de masse osseuse.
entre alcooliques et abstinents [20]. Chez la femme, la relation entre
perte osseuse et abus d'alcool est moins évidente.
Les études de population ont montré l'absence d'effet ou
une DMO plus élevée associée à la consommation
d'alcool. Cet effet apparemment bénéfique de l'alcool est
plus évident chez les femmes [23]. La perte osseuse trochantérienne
dans la Framingham Osteoporosis Study (femmes de 67 à 90 ans) était
plus élevée pour une consommation hebdomadaire d'alcool
de 207 ml que pour une quantité de moins de 28 ml par semaine [27].
L'analyse de la cohorte de Rancho Bernardo (Californie) a montré
que l'alcoolisme mondain (46 g/j chez l'homme, 32 g/j chez la femme) était
associé à une densité minérale osseuse plus
élevée à la fois chez les hommes et les femmes [28].
La consommation modérée d'alcool (un à trois verres
de vin par jour) était associée à une augmentation
de la densité minérale osseuse trochantérienne chez
la femme âgée dans l'étude EPIDOS (cohorte de 7 598
femmes ambulatoires > 75 ans) [29], et dans les deux sexes dans une
étude familiale [30]. Dans une autre étude [31], il n'y
avait pas d'effet apparent d'une consommation modérée d'alcool
sur l'os de la femme en préménopause. Chez des femmes âgées
(65-77 ans), la consommation d'alcool était associée à
une DMO significativement plus élevée (par rapport aux témoins
abstinents) au rachis lombaire (10 %), au corps entier (4,5 %) et au radius
intermédiaire (6 %) [17]. Il n'existait pas de relation entre la
consommation d'alcool et la perte osseuse dans l'étude Rotterdam
[32].
L'intervalle " bénéfique" de consommation d'alcool
était compris entre 28,6 et 57,2 g/semaine pour des femmes de plus
de 65 ans dans l'étude de Rapuri et al. [17]
Pathogénie
On a pu faire l'hypothèse [23], à partir des études
épidémiologiques de population, que la consommation modérée
d'alcool diminue la fréquence d'activation sans modifier l'équilibre
du remodelage. Ainsi l'effet inhibiteur d'une consommation modérée
d'alcool sur l'initiation du cycle de remodelage osseux expliquerait l'amélioration
relative de la masse osseuse chez la femme ménopausée. L'alcool
pourrait ainsi altérer la fréquence d'activation et le couplage
formation-résorption en modifiant l'expression des cytokines (IGF-I
et TNF-a) qui contrôlent ce processus [23].
L'effet protecteur pourrait aussi être dû à l'effet
positif de l'alcool sur le taux d'estradiol [19,31] ou à une augmentation
de la sécrétion de calcitonine [17,25].
3
- Limites
Les effets de l'alcool sur le tissu osseux sont contradictoires pour des
raisons multiples [33] : difficulté de quantifier la consommation
d'alcool, type d'alcool consommé, durée d'exposition, petits
échantillons, influence du statut hormonal, de l'âge et du
poids, choix des variables d'ajustement, présence ou non d'une
hépatopathie [34]et de facteurs de comorbidité [12,35].
En outre, la majorité des études sont centrées sur
la relation masse osseuse-consommation d'alcool et l'on manque de données
fracturaires. Certaines études épidémiologiques ont
des biais (différences entre participants et non participants dans
l'étude EVOS, entre consommateurs d'alcool et non consommateurs,
entre hommes et femmes). Enfin, la réduction du risque osseux n'est
peut être pas imputable à un effet boisson alcoolique mais
à un effet " style de vie " (cf la cohorte Rancho Bernardo)
[36]. L'abus d'alcool doit rester un facteur de risque d'ostéoporose,
en particulier chez l'homme.
Références
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